Emma Zunz

Des extraits d’une histoire, Emma Zunz, de Jorge Luis Borges. Emma laissa tomber la lettre. Le premier sentiment, c’est un éboulement dans l’estomac et un tremblement dans les genoux ; et puis, un sentiment d’une culpabilité aveugle, d’une irréalité, d’un froid, et de la peur ; et puis, une envie que la journée soit déjà passée. Puis elle se rendit compte qu’une telle souhaite n’a pas de sens, la mort de son père était le seule évènement qui s’était produit dans le monde, et il aurait perduré sans fin, pour toujours. Elle releva la feuille de papier et alla dans sa chambre. Subrepticement elle la rangea à la garde dans un tiroir, comme si elle connaissait déjà ce qui viendrait. Il se peut qu’elle ait déjà commencé à envisager ce qui se passerait ensuite ; elle était déjà celle qu’elle deviendrait. (Des paragraphes omis. Emma prépare son plan de vengeance, une vengeance pour un père qui ne le mérite guère.) Pendant ce temps, qui est hors du temps, dans le déferlement des sensations fragmentées et horribles, a-t-elle pensé, même pour une seule fois, à la mort qui a inspiré son sacrifice ? A mon avis, elle a réfléchi une fois, et c’était assez pour mettre son but désespéré en danger. Elle pensait (elle ne pouvait pas s’en empêcher) que son père avait fait à sa mère la même chose horrible comme ce qu’était fait à elle en ce moment. Elle y réfléchit avec un étonnement faible et puis, immédiatement, se mit à l’abri dans la vertige. L’homme-un Suédois ou un finlandais, peu importe-ne parle pas l’espagnol; il était un simple instrument pour Emma, tout comme elle pour lui-mais elle était utilisée pour le plaisir et lui, il était pour la justice. (Des paragraphes omis. Emma exécute son plan de vengeance qui s’agit un viol par un homme différent qu’était identifié, et une meurtre pour une cause différente qu’était présentée.) L’histoire était incroyable, c’est vrai-mais elle a toutefois convaincu tout le monde, car en substance elle était vraie. Le ton d’Emma Zunz était vrai, sa honte était vraie, sa haine était vraie. L’indignation qui était faite à elle était aussi vraie ; tout ce qu’était faux, c’étaient les circonstances, le temps, et un ou deux noms propres.

June 9, 2021 · 376 words · Olivier Ma

Xun Jubo

Un extrait de 世说新语,德行第一. Xun a fait un très long voyage pour rendre visite à son ami, qui était malade. Quand il est arrivé, de redoutables bandits avaient envahi la ville et s’en étaient emparés. Son ami lui a dit : pour moi, c’est fini. Je suis malade et je ne peux pas m’enfuir, c’est certainement la mort qui m’attend ; mais vous, vous pouvez encore fuir. Allez donc, partez vite ! Xun lui répondu : j’ai fait tout ce long chemin pour vous rendre visite ; maintenant vous êtes en péril, comment pourrais-je chercher à m’enfuir ? Renoncer à la justice pour sauver ma peau, je ne peux pas. Les bandits sont entrés dans la maison et lui ont demandé à Xun : nos armées sont arrivées et tous les habitants se sont enfuis. Vous êtes qui ? C’est bien singulier d’oser encore rester ici ! Xun a répondu : mais je ne suis qu’une personne de peu d’importance. Ce n’est pas que je n’aie pas de peur ; je suis en fait terrifié ! Mais mon ami est malade, je ne suis pas insensible au point de l’abandonner dans cet état ! faites-moi la grâce de mourir à sa place. Les bandits se sont regardés et se sont dit : sacrebleu ! Voilà qui est étonnant ! Nous sommes des gens qui ignorons la justice et voilà que nous venons d’envahir une terre de justice ! Ils se sont retirés et tous les habitants de la ville ont été épargnés. ...

May 22, 2021 · 253 words · Olivier Ma

Et tu, Brute ?

Un extrait de The Plot de Jorge Luis Borges. Pour perfectionner son horreur, César, coincé au contrebas d’une statue par des couteaux impatients de ses anciens amis, découvrit, entre tous les visages et tous les lames, le visage de sa pupille, peut-être son fils même, Marcus Junius Brutus. C’est ainsi que César abandonna à se défendre et émit le cri éternel et pathétique que Shakespeare et Quevedo ont tous deux rapporté : « Et tu, Brute ? » Le destin favorise les répétitions, les variations, les symétries. Dix neuf siècles plus tard, dans le sud de la province de Buenos Aires, un gaucho fut attaqué par les autres gauchos, et quand il tomba, il reconnut un de ses filleuls, et lui dit, avec une remontrance douce et une surprise lente (ces mots doivent être entendus mais pas lus) : « Pero, ¡ché! » Il meurt, sans savoir qu’il meurt pour qu’une scène éternelle puisse se produire encore une fois.

May 22, 2021 · 159 words · Olivier Ma

Adeline Virginie

Un extrait de Capsule Biographies de Jorges Luis Borges. Adeline Virginie était la troisième de quatre enfants. Dans la mémoire de l’illustrateur Rothenstein elle était « absorbée et tranquille, habillée tout en noir, avec le col et les poignets en dentelle blanche. » Dès sa petite enfance, elle avait été élevée à ne pas parler si elle n’avait rien à dire. Elle n’est jamais envoyée à l’école, mais l’étude du grec a fait partie de sa formation à domicile. Les lundis, sa maison était fréquentée : Meredith, Ruskin, Stevenson, John Morley, Gosse, et Hardy étaient souvent au nombre des invités.

March 2, 2021 · 100 words · Olivier Ma

Wang Ziyou

Un extrait de 世说新语,任誕第二十三. Huizhi habitait au nord de la montagne. (Huizhi était un des calligraphes chinois les plus renommés.) Un soir, il neigea. Huizhi se réveilla : il faisait encore nuit. Il ouvrit la porte, et ordonna à son domestique de préparer du vin. Il faisait très beau : tout était couvert de neige ; tout baignait dans une lumière claire et douce. Huizhi fut touché de la scène : il se leva, déambula dans la cour, récita un ancien poème qui raconte d’un ancienne histoire des recherches aux ermites. Il se souvint de son ami Andao. Il eut soudain l’envie irrésistible de le visiter, mais Andao habitait à des lieues de là. Peu importait. Il sortit, monta dans un petit bateau et partit. Il lui fallut toute la nuit pour arriver à destination. Il sortit du bateau, courut, arriva à la porte et alla frapper, mais il s’arrêta. Il revint sur ses pas et rentra chez lui. On fut surpris et on lui demanda : mais pourquoi n’êtes-vous pas entré ? Vous avez parcouru tout ce chemin pour le voir ! Il répondit : j’avais l’envie de le voir et j’ai bien profité de cette envie. Maintenant, je n’en ai plus envie et je suis de retour. Le voir ou pas, ce n’est pas ce qui compte. ...

February 28, 2021 · 220 words · Olivier Ma