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Un extrait de Des bribes du souvenir de l’époque de Quatre Mai, d’Eileen Chang. Ils étaient toujours quatre personnes ; parfois un autre couple les rejoint et ils font six, mais ils n’étaient jamais deux. La situation a ainsi continué pendant presque un an. Luo et Guo étaient mariés - le malheur commun des hommes de cette époque. On a jamais entendu le mot l’amour et on est déjà marié ; et on a déjà plusieurs enfants. Entre Luo et Guo, et leurs deux petites amies, on laisse cours francs leurs sentiments, mais on reste toujours dans la lisière de la coutume sociale. Et ça ne gêne personne non plus. ...

July 11, 2021 · 266 words · Olivier Ma

Emma Zunz

Des extraits d’une histoire, Emma Zunz, de Jorge Luis Borges. Emma laissa tomber la lettre. Le premier sentiment, c’est un éboulement dans l’estomac et un tremblement dans les genoux ; et puis, un sentiment d’une culpabilité aveugle, d’une irréalité, d’un froid, et de la peur ; et puis, une envie que la journée soit déjà passée. Puis elle se rendit compte qu’une telle souhaite n’a pas de sens, la mort de son père était le seule évènement qui s’était produit dans le monde, et il aurait perduré sans fin, pour toujours. Elle releva la feuille de papier et alla dans sa chambre. Subrepticement elle la rangea à la garde dans un tiroir, comme si elle connaissait déjà ce qui viendrait. Il se peut qu’elle ait déjà commencé à envisager ce qui se passerait ensuite ; elle était déjà celle qu’elle deviendrait. (Des paragraphes omis. Emma prépare son plan de vengeance, une vengeance pour un père qui ne le mérite guère.) Pendant ce temps, qui est hors du temps, dans le déferlement des sensations fragmentées et horribles, a-t-elle pensé, même pour une seule fois, à la mort qui a inspiré son sacrifice ? A mon avis, elle a réfléchi une fois, et c’était assez pour mettre son but désespéré en danger. Elle pensait (elle ne pouvait pas s’en empêcher) que son père avait fait à sa mère la même chose horrible comme ce qu’était fait à elle en ce moment. Elle y réfléchit avec un étonnement faible et puis, immédiatement, se mit à l’abri dans la vertige. L’homme-un Suédois ou un finlandais, peu importe-ne parle pas l’espagnol; il était un simple instrument pour Emma, tout comme elle pour lui-mais elle était utilisée pour le plaisir et lui, il était pour la justice. (Des paragraphes omis. Emma exécute son plan de vengeance qui s’agit un viol par un homme différent qu’était identifié, et une meurtre pour une cause différente qu’était présentée.) L’histoire était incroyable, c’est vrai-mais elle a toutefois convaincu tout le monde, car en substance elle était vraie. Le ton d’Emma Zunz était vrai, sa honte était vraie, sa haine était vraie. L’indignation qui était faite à elle était aussi vraie ; tout ce qu’était faux, c’étaient les circonstances, le temps, et un ou deux noms propres.

June 9, 2021 · 376 words · Olivier Ma

Le Maître

Des conversations entre le maître et ses disciples, un extrait de 子路第十三 de 论语. Le maître est allé au duché Wei, et c’est RanYou qui l’a accompagné. Quand ils sont arrivés, le maître remarqua : tellement de gens dans ce pays ! C’est sûr que la population du pays a beaucoup augmenté. RanYou répondit : vous avez raison, la population a bien augmenté. Et maintenant, en tant que souverain, que faire ensuite ? Le maître répondit : enrichissez-les ! RanYou poursuit : et s’ils sont déjà enrichis ? que faire ensuite ? Le maître répondit : si c’est le cas, bien éduquez-les ! Le maître dit : qu’un prince m’engage à gouverner son pays, en un an les maux dans la principauté seraient réglés, en trois ans la gouvernance serait achevée. Le maître dit : en temps des désordres, même si un homme qui mérite le royaume apparaît, il lui faudrait une génération pour que la bienveillance et la vertu se vulgarisent.

May 30, 2021 · 162 words · Olivier Ma

Xun Jubo

Un extrait de 世说新语,德行第一. Xun a fait un très long voyage pour rendre visite à son ami, qui était malade. Quand il est arrivé, de redoutables bandits avaient envahi la ville et s’en étaient emparés. Son ami lui a dit : pour moi, c’est fini. Je suis malade et je ne peux pas m’enfuir, c’est certainement la mort qui m’attend ; mais vous, vous pouvez encore fuir. Allez donc, partez vite ! Xun lui répondu : j’ai fait tout ce long chemin pour vous rendre visite ; maintenant vous êtes en péril, comment pourrais-je chercher à m’enfuir ? Renoncer à la justice pour sauver ma peau, je ne peux pas. Les bandits sont entrés dans la maison et lui ont demandé à Xun : nos armées sont arrivées et tous les habitants se sont enfuis. Vous êtes qui ? C’est bien singulier d’oser encore rester ici ! Xun a répondu : mais je ne suis qu’une personne de peu d’importance. Ce n’est pas que je n’aie pas de peur ; je suis en fait terrifié ! Mais mon ami est malade, je ne suis pas insensible au point de l’abandonner dans cet état ! faites-moi la grâce de mourir à sa place. Les bandits se sont regardés et se sont dit : sacrebleu ! Voilà qui est étonnant ! Nous sommes des gens qui ignorons la justice et voilà que nous venons d’envahir une terre de justice ! Ils se sont retirés et tous les habitants de la ville ont été épargnés. ...

May 22, 2021 · 253 words · Olivier Ma

Et tu, Brute ?

Un extrait de The Plot de Jorge Luis Borges. Pour perfectionner son horreur, César, coincé au contrebas d’une statue par des couteaux impatients de ses anciens amis, découvrit, entre tous les visages et tous les lames, le visage de sa pupille, peut-être son fils même, Marcus Junius Brutus. C’est ainsi que César abandonna à se défendre et émit le cri éternel et pathétique que Shakespeare et Quevedo ont tous deux rapporté : « Et tu, Brute ? » Le destin favorise les répétitions, les variations, les symétries. Dix neuf siècles plus tard, dans le sud de la province de Buenos Aires, un gaucho fut attaqué par les autres gauchos, et quand il tomba, il reconnut un de ses filleuls, et lui dit, avec une remontrance douce et une surprise lente (ces mots doivent être entendus mais pas lus) : « Pero, ¡ché! » Il meurt, sans savoir qu’il meurt pour qu’une scène éternelle puisse se produire encore une fois.

May 22, 2021 · 159 words · Olivier Ma

Les institutions

Une étude comparative entre les institutions culturelles d’orient et d’occident, un extrait de The Way of Zen d’Alan Watts. Quand on se tourne vers la société chinoise ancienne, on trouve deux traditions « philosophiques » qui jouent des rôles complémentaires : le Confucianisme et le Taoïsme. Généralement parlant, le premier concerne les conventions linguistiques, éthiques, légales, et rituelles qui fournissent la société de son système de communication. Le Confucianisme, autrement dit, s’occupe de la connaissance conventionnelle, et c’est sous la houlette duquel les enfants sont élevés pour que leur nature rétive et fantasque est faite à conformer à la couche draconienne de l’ordre social. Les individus définissent eux même, et leurs places dans la société en termes du formulaire confucéen. Le Taoïsme, d’autre part, est généralement une poursuite des hommes plus âgés, en particulier, des hommes qui ont envie de se retirer de la vie active de la communauté. Leur retraite de la société est un genre de symbole extérieur d’une libération intérieure, une libération des bornes du dessin conventionnel de la pensée et de la conduite. Car le Taoïsme s’occupe de la connaissance non conventionnelle, de la compréhension directe de la vie, au lieu de la pensée représentative qui est abstraite et linéaire. ...

May 22, 2021 · 918 words · Olivier Ma

Adeline Virginie

Un extrait de Capsule Biographies de Jorges Luis Borges. Adeline Virginie était la troisième de quatre enfants. Dans la mémoire de l’illustrateur Rothenstein elle était « absorbée et tranquille, habillée tout en noir, avec le col et les poignets en dentelle blanche. » Dès sa petite enfance, elle avait été élevée à ne pas parler si elle n’avait rien à dire. Elle n’est jamais envoyée à l’école, mais l’étude du grec a fait partie de sa formation à domicile. Les lundis, sa maison était fréquentée : Meredith, Ruskin, Stevenson, John Morley, Gosse, et Hardy étaient souvent au nombre des invités.

March 2, 2021 · 100 words · Olivier Ma

Wang Ziyou

Un extrait de 世说新语,任誕第二十三. Huizhi habitait au nord de la montagne. (Huizhi était un des calligraphes chinois les plus renommés.) Un soir, il neigea. Huizhi se réveilla : il faisait encore nuit. Il ouvrit la porte, et ordonna à son domestique de préparer du vin. Il faisait très beau : tout était couvert de neige ; tout baignait dans une lumière claire et douce. Huizhi fut touché de la scène : il se leva, déambula dans la cour, récita un ancien poème qui raconte d’un ancienne histoire des recherches aux ermites. Il se souvint de son ami Andao. Il eut soudain l’envie irrésistible de le visiter, mais Andao habitait à des lieues de là. Peu importait. Il sortit, monta dans un petit bateau et partit. Il lui fallut toute la nuit pour arriver à destination. Il sortit du bateau, courut, arriva à la porte et alla frapper, mais il s’arrêta. Il revint sur ses pas et rentra chez lui. On fut surpris et on lui demanda : mais pourquoi n’êtes-vous pas entré ? Vous avez parcouru tout ce chemin pour le voir ! Il répondit : j’avais l’envie de le voir et j’ai bien profité de cette envie. Maintenant, je n’en ai plus envie et je suis de retour. Le voir ou pas, ce n’est pas ce qui compte. ...

February 28, 2021 · 220 words · Olivier Ma

La réforme de l'église

Un extrait de History of Western Philo de Bertrand Russell. Le début de la réforme d’église remonte à la fondation de l’abbaye de Cluny en 910 par Guillaume le pieux, Duc d’Aquitaine. Cette abbaye était, dès son début, indépendante de toute l’autorité externe sauf celle du pape ; et par ailleurs, son abbé était donné l’autorité sur les autres monastères à laquelle doivent ses origines. La plupart de monastères, à ce temps, étaient riches et laxistes ; Cluny, tout en évitant l’ascétisme extrême, a pris soin à préserver la décence et le décorum. Le deuxième abbé, Odo, était allé à l’Italie, et lui fait donner le contrôle de plusieurs églises romaines. Il n’a pas toujours réussi. L’abbaye de Farfa, divisée par un schisme entre deux abbés rivaux qui ont de surcroît assassiné ses prédécesseurs, a résisté l’introduction de moines Cluniacs par Odo, et a débarrassé par empoisonnement l’abbé que Albéric a installé par force armée, Albéric étant le dirigeant de Rome qui a invité Odo. Dans la douzième siècle la zèle de réforme de Cluny s’était peu à peu diminuée. Saint-Bernard a fait des objections à ses architectures fines ; à l’instar de tous les hommes honnêtes de son temps, il considère les édifices ecclésiastiques splendides un symbole de la fierté impie.

February 14, 2021 · 212 words · Olivier Ma

Han Fei

Un extrait de 中国哲学史 de 冯友兰. Han Fei est le dernier et le plus grand théoricien de l’école des légistes. Avant lui, cette école a déjà trois grandes factions, et toutes les trois ont leurs propres lignes de pensées. La première faction est menée par Shendao, qui est de la même époque que Mencius. Shendao considère le SHI (势), l’autorité et la puissance, comme le facteur le plus important de la politique et du gouvernance. La deuxième faction est menée par Shen Buhai, pour lequel le facteur le plus important est le SHU (术), le méthode et l’art de se servir des gens et de traiter les affaires. La troisième faction est menée par Shang Yang. Pour lui, c’est le FA (法), la législation, qui est le facteur le plus important. Pour Han Fei, tous ces trois sont indispensables. Selon lui, un souverain doit être comme le ciel quand il rédige la loi et quand il la met en vigueur, juste et désintéressé ; il doit être comme le diable quand il fait face aux gens, les manipuler sans qu’ils soient conscients d’avoir été manipulés. Comme le ciel, pour qu’il n’ait jamais tort ; comme le diable, pour qu’il ne soit jamais mis en dilemme. Et d’ailleurs, il faut aussi qu’il soit puissant pour qu’il ait l’autorité et le pouvoir à mettre en vigueur sa volonté et ses ordres.

January 24, 2021 · 229 words · Olivier Ma